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JORGE SEMPRÚN, UN ESPAGNOL EN FRANCE, UN FRANÇAIS D'ESPAGNE Imprimer Envoyer

L'écrivain Jorge Semprún nous a quittés. Notre Chambre de Commerce, ne serait-ce qu'en raison d'une de ses vocations, ne peut que ressentir une profonde tristesse devant cette disparition.

Notre Institution, en effet, a pour objet, entre autres, de contribuer au développement des relations culturelles entre la France et l'Espagne et d'accomplir une mission de formation par l'enseignement de la langue espagnole professionnelle.

 

Or, Semprún était le parfait exemple d'une totale symbiose des deux cultures, l'espagnole et la française. Et les circonstances qui l'y ont conduit reflètent bien l'ambiance entourant l'arrivée en France de bon nombre d'Espagnols.

En effet, bien que sans commune mesure avec celui de beaucoup de ses compatriotes socialement et culturellement plus défavorisés, surtout à cette époque après la fin de la guerre civile, le premier contact de Jorge Semprún avec la France en 1939 n'a pas été très amène. L'anecdote est connue. Comme il ne parle pas encore bien le français, une boulangère du boulevard Saint-Michel, à Paris, se moque de son accent hispanique et le chasse de sa boutique en l'apostrophant "Espagnol de l'armée en déroute", se référant à la défaite des républicains espagnols.

Et cela, alors même que Semprún, âgé de 16 ans et terminant ses études secondaires au prestigieux lycée Henri-IV, se plonge avec émerveillement dans la littérature française, en particulier dans les œuvres d'André Gide (surtout "Paludes"), d'Albert Camus, d'André Malraux, les poèmes de Baudelaire, de Mallarmé, et de tant d'autres auteurs.

La réaction de Jorge Semprún est caractéristique de celle de beaucoup d'Espagnols dans une situation analogue: maîtriser parfaitement la langue en éliminant toute intonation hispanisante pour pouvoir s'intégrer complètement dans la société française et ne pas être identifié comme étranger. Comme lui-même l'a exprimé fort joliment au cours d'une émission littéraire, "la langue française comme ruse de guerre".

Aidé par un de ses professeurs de français à Henri-IV et favorisé par sa boulimie de lecture ainsi que par ses fréquentations avec les cercles intellectuels parisiens, notamment le groupe Esprit du philosophe Emmanuel Mounier où l'avait introduit son père qui en faisait partie avant son exil d'Espagne, Semprún va devenir très vite un bilingue absolu. Il manie chacune des deux langues avec une telle perfection qu'il lui arrive de commencer à rédiger des phrases en français pour les terminer en espagnol, au gré de l'évolution de sa pensée.

Cela va lui permettre d'obtenir le 2ème prix de philosophie au Concours général, d'être reçu au bac et, après un début d'hypokhâgne pour entrer à l'École Normale qu'il devra abandonner pour des raisons financières, de suivre des cours de philosophie à la Sorbonne jusqu'à sa participation active à un mouvement de résistance en 1942.

Par la suite, la langue française est devenue un des éléments essentiels de sa propre personnalité parce qu'elle a cessé d'être un simple véhicule passif de sa pensée mais qu'elle influence cette dernière par ses exigences spécifiques en matière de syntaxe. Interrogé sur le motif d'avoir écrit la majeure partie de son œuvre en français, de préférence à l'espagnol, pourtant sa langue maternelle, Jorge Semprún avait répondu "… Parce que le français est une langue admirable pour un Espagnol. L'espagnol est une langue difficile à maîtriser parce qu'elle a une tendance à la grandiloquence et à l'emphase, une tendance aux chemins de traverse, aux incidentes, et à la complexité baroque. Ces défauts là, en français, sont plus faciles à maîtriser …".

Ces propos traduisent son souci de rigueur dans l'écriture et dans la pensée. Plus qu'à la langue, moyen de communication spécifique à un groupe, Semprún a attribué davantage d'importance au langage, dans son acception d'instrument d'expression de l'intellect et de la sensibilité. Comme l'a rappelé Pierre Assouline, Semprún "n'écrivait jamais sans interroger le langage à l'œuvre derrière la langue". Ainsi, pour lui, le français était la langue de l'écriture, l'allemand celle de la réflexion, et l'espagnol celle de la sensibilité. Il écrira donc presque exclusivement en français.

Cependant, en dépit de toutes les épreuves personnelles qu'il eut à subir du fait de ses engagements politiques, Jorge Semprún assuma toujours son identité espagnole bien que, disait-il, il avait "découvert la patrie du langage au moment où s'éloignait, s'estompait le langage de la patrie". Il en donna une preuve éclatante en 1995 lorsque, pressenti pour un fauteuil à l'Académie Française, il dut renoncer à sa candidature à cause de sa nationalité espagnole qu'il refusa d'abandonner.

Comme tant d'autres Espagnols exilés volontaires ou non, Jorge Semprún maintenait vivace un attachement viscéral, encore que lucide, à son pays natal. Il "avait mal" de l'Espagne et ce sentiment ne fut sans doute pas étranger à ses activités politiques clandestines dans ce pays puis à l'acceptation de fonctions ministérielles, même s'il devait les exercer dans un cadre politique distinct de celui auquel il avait aspiré.

Semprún se réfère à cet état d'esprit dans son meilleur ouvrage, L'écriture ou la vie. Il y raconte un épisode vécu dans la résistance française, au cours duquel il se trouva à proximité d'un soldat allemand qui ne le vit pas et qui chantait une mélodie entendue par Semprún dans son enfance. Le soldat devait être éliminé mais Semprún se trouva incapable de le faire et, à son compagnon qui l'interrogeait, il répondit: "Il m'arrive La Paloma, c'est tout: l'enfance espagnole qui me frappe en pleine figure".

Le plus bel héritage que laisse Jorge Semprún est, selon les termes du Maire adjoint de Paris, Anne Hidalgo, elle-même fille de républicains espagnols, d'avoir montré par son exemple "qu'on peut avoir deux langues maternelles, qu'on peut aimer deux pays, sans que cela soit un problème ou une tragédie".

 


Par Felipe Sáez
Administrateur de la COCEF
Chargé des Relations Extérieures

 

l'Espagne dans la presse Française

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